Les Sept merveilles du monde selon Pline (Livre 36, 16-24)

XVI. En passant parlons aussi des pyramides de cette même Égypte, oiseuse et folle ostentation de la richesse de ses rois. En effet, disent la plupart, les rois n'eurent, pour les construire, d’autre motif que de ne pas donner l'argent à des successeurs ou à des rivaux complotants, ou de ne pas laisser le peuple dans l'inaction. La vanité des Egyptiens s'est beaucoup exercée en ce genre de construction, et il existe des restes de nombre de pyramides demeurées imparfaites. Une pyramide se voit encore dans le nome Arsinoïte ; deux dans le nome Memphitique, non loin du labyrinthe, duquel aussi nous parlerons (XXXVI, 19) ; deux, dans l'emplacement où fut le lac de Mœris (V, 9), cet immense étang creusé de main d'homme, et cité par les Egyptiens parmi les travaux merveilleux et mémorables : on dit que les sommets en sont apparents au-dessus de l'eau . Les trois autres, dont la renommée a rempli l'univers, et qui véritablement sont en vue de toutes parts pour les navigateurs du fleuve, sont situées dans la partie africaine, sur une montagne pierreuse et stérile, entre la ville de Memphis et ce que nous avons dit être nommé Delta, à moins de quatre mille pas du Nil, à sept mille cinq cents pas de Memphis, auprès du bourg nommé Busiris, dont les habitants sont habitués à grimper jusqu'à leur cime.

XVII. Au-devant d'elles est le sphinx, plus admirable peut-être, sur lequel on a gardé le silence, et qui est la divinité locale des habitants. Ils pensent que c'est le tombeau du roi Artnaïs, et prétendent qu'il a été amené là : mais ce n'est que le roc même travaillé sur place ; et pour le culte on peint en rouge la face du monstre. La circonférence de la tête, par le front, est de cent deux pieds ; Ie corps est long de cent quarante-trois, et, depuis Ie ventre jusqu'au sommet de la tête, haut de soixante-deux pieds.

La plus grande pyramide est en pierre d'Arabie. On dit que trois cent soixante mille hommes y ont travaillé pendant vingt ans, et que les trois furent terminées en soixante-dix-huit ans et quatre mois. Ceux qui ont écrit sur Ies pyramides sont Hérodote, Évhémère, Duris de Samos, Aristagoras, Dionysius, Artémidore, Alexandre Polyhistor, Butorides, Antisthènes, Démtrius, Démotélès, Apion. Entre tous ces auteurs il y a désaccord sur ceux qui ont fait les pyramides, le sort, en cela très-juste, ayant fait oublier les noms des promoteurs d'œuvres aussi vaines. Quelques-uns de ces écrivains ont rapporté que 1600 talents avaient été dépensés pour les navets, les aulx et les oignons, IA plus grande pyramide occupe huit jugères de terrain ; les quatre angles sont à égale distance, la largeur de chaque côté étant de huit cent quatre-vingt-trois pieds.

La hauteur, du sol au sommet, est de sept cent trente-cinq . La plate-forme du sommet a seize pieds et demi de pourtour. Les quatre faces de la seconde ont chacune sept cent vingt-sept pieds et demi 4. La troisième est moindre que les deux précédentes, mais elle est beaucoup plus belle. Construite en pierre d'Éthiopie, elle s'élève ayant entre les angles trois cent soixante-trois pieds. Il ne reste aux environs aucune trace de construction. C'est un sable nu tout autour, à grains lentiformes, et tel qu'on en voit dans la majeure partie de l'Afrique. Un difficile problème, c'est de savoir comment les matériaux ont été portés à une si grande hauteur : selon les uns, on éleva des monceaux de nitre et de sel à mesure que la construction avançait, et quand elle fut terminée, on les fit fondre en amenant les eaux du Nil. Selon d'autres, on éleva des ponts en briques faites en terre, qu'on répartit, l'édifice achevé 5, entre les maisons des particuliers ; car, disent-ils, le Nil n'a pu être amené là, étant beaucoup plus bas. Dans la plus grande pyramide est un puits de quatre-vingt-six coudées ; on pense qu'il reçut l'eau du fleuve. Le moyen de mesurer la hauteur des pyramides et autres édifices semblables, fut trouvé par Thalès de Milet : il mesura l'ombre à l'heure où elle est égale aux corps. Telles sont ces merveilleuses pyramides. Et enfin, pour qu'on ne s'extasie pas sur l'opulence des rois, la plus petite, mais la plus célèbre, a été construite par une courtisane, par Rhodope. Cette femme partagea l'esclavage et la couche d'Ésope le fabuliste ; et la plus grande merveille, c'est qu'une courtisane ait pu, à son métier, amasser de si grandes richesses XVIII. Un autre monument qu'on vante, c'est la tour faite par un roi dans l'île de Pharos, à l'entrée du port d'Alexandrie. Elle coûta, dit-on, 800 talents (3,936,000 fr.). A ce propos je ne dois pas omettre la magnanimité du roi Ptolémée, qui permit à l'architecte Sostrate de Gnide d'inscrire son nom sur l'édifice même 3. Ce phare sert à signaler par son feu aux navires, dans leur marche nocturne, les bas-fonds et l'entrée du port. De pareils feux sont allumés aujourd'hui en divers lieux, tels 4 qu'Ostie et Ravenne. Le risque est de prendre pour une étoile ces feux non interrompus, parce que de loin ils en ont l'aspect. C'est ce même architecte qui passe pour avoir le premier exécuté un promenoir suspendu, lequel est à Gnide.

XIX. (XIII.) Parlons aussi des labyrinthes, l'ouvrage peut-être le plus prodigieux auquel les hommes aient employé l'argent, et nullement chimérique, comme on pourrait l'imaginer. On voit encore en Égypte, dans le nome d'Héracléopolis, un labyrinthe, le plus ancien de tous, et construit, dit-on, il y a quatre mille six cents ans par le roi Pétésuccus ou Tithoës. Cependant Hérodote dit que c'est l'ouvrage de douze rois, dont Psammétique resta le dernier. On ne convient pas de la cause qui le fit bâtir. Démotélès prétend que c'était le palais de Mothérudès ; Lycéas en fait le tombeau du roi Moeris ; plusieurs disent que c'est un monument consacré au Soleil, opinion qui est la plus généralement reçue. Que Dédale ait pris modèle sur ce labyrinthe pour faire celui de Crète, cela n'est pas douteux ; mais il n'en reproduisit que la centième partie, c'est-à-dire celle qui renferme des circuits, des rencontres et des détours inextricables. Il ne faut pas, le comparant ce que nous voyons sur les pavés en mosaïque, ou dans les campagnes artificielles livrées aux jeux des enfants, y voir un espace étroit, où l'on peut faire plusieurs milliers de pas en se promenant ; niais il faut entendre un édifice offrant des portes nombreuses et de fausses issues qui ramènent sans cesse sur ses pas le visiteur égaré. Ce labyrinthe est Ie second, celui d'Égypte étant le premier. LC troisième est celui de Lemnos ; le quatrième, celui d'Italie. Tous sont couverts de votâtes en pierre polie ; à l'entrée de celui d'Égypte, ce qui me surprend, les colonnes sont en marbre de Paros, dans le reste en marbre syénite. La construction est si solide, qu'elle défie l'action des siècles, même aidée des Héracléopolitains, qui ont singulièrement ravagé cet ouvrage détesté. En détailler la position et les diverses parties est impossible. En effet, il est partagé en régions et en préfectures qu'on appelle I nomes. Ces nomes sont au nombre de seize, et autant de vastes palais y sont attribués. En outre, il renferme des temples de tous les dieux de l'Égypte, quinze chapelles de Némésis, plusieurs pyramides de quarante coudées, dont la base occupe six aroures . Déjà fatigué de marcher, le visiteur arrive à l'inextricable entrecroisement des routes. On trouve des salles sur des montées 3, des portiques d'où l'on descend par quatre-vingt-dix degrés ; au dedans, des colonnes de porphyre, des figures de dieux, des images de rois, des effigies monstrueuses. Quelques-uns des palais sont tellement disposés, qu'au moment où l'on en ouvre les portes, un bruit terrible de tonnerre éclate à l'intérieur. La majeure partie de ces édifices se traverse 5 dans les ténèbres. En dehors du mur des labyrinthes, s'élèvent d'autres masses d'édifices qu'on nomme ptéron. Puis encore sont des demeures souterraines où l'on arrive par des galeries. Un seul personnage a fait à ce labyrinthe quelques réparations, c'est Circummon , eunuque du roi Necthebis, cinq cents ans avant Alexandre le Grand. On dit aussi que, tandis que les votâtes en pierres carrées s'élevaient, il les faisait soutenir par des poutres d'épine (XXI V, 65) bouillies dans de l'huile. En voilà assez sur les labyrinthes d'Égypte et de Crète.

Celui de Lemnos est semblable ; seulement il est plus remarquable l, à cause de ses 6 cent cinquante colonnes, dont les fûts dans l'atelier étaient si parfaitement suspendus, qu'un enfant suffisait pour faire aller le tour où on les travaillait. Il a été construit par ICS architectes Smilis, Rhœcus et Théodore. Il en subsiste encore aujourd'hui des restes, misérables il est vrai ; mais ceux de Crète et d'Italie ont complétement disparu.

Quant à ce dernier, que Porsenna , roi d'Étrurie, s'était fait construire pour lui 7 servir de tombeau, il convient d'en parler. On verra que la vanité des rois étrangers est surpassée par celle des rois d'Italie. Mais comme l'invraisemblance passe toutes les bornes, nous emprunterons, pour le décrire, les paroles mêmes de M. Varron : « Porsenna, dit-il, fut enseveli au-dessous de la ville de Clusium, dans le lieu où il avait fait construire un monument carré en pierres carrées. Chaque face est longue de trois cents pieds, haute de cinquante. La base, qui est carrée, renferme un labyrinthe inextricable. Si quelqu'un s'y engageait sans un peloton de fil, il ne pourrait retrouver l'issue.

Au-dessus de ce carré sont cinq pyramides, quatre aux angles, une au milieu, larges à leur base 5 de soixante-quinze pieds, hautes de cent cinquante ; tellement coniques qu'à leur sommet toutes portent un globe d'airain, et un chapeau unique auquel sont suspendues, par des chaînes, des sonnettes qui, agitées par le vent, rendent un son prolongé, comme jadis à Dodone. Au-dessus du globe sont quatre autres pyramides, hautes chacune de cent pieds. » Par-dessus ces dernières pyramides et sur une plateforme unique étaient cinq pyramides, dont Varron a eu honte de marquer la hauteur. Cette hauteur, suivant les fables étrusques, était la même que celle du monument entier. Quelle vaine démence de chercher la gloire par des dépenses qui ne doivent servir à personne, et d'épuiser en outre les ressources d'un royaume pour un honneur dont, en définitive, la plus grande part revient à l'artiste !

XX. (XIV.) Nous lisons aussi qu'à Thèbes d'Égypte un jardin, que dis-je ? la ville tout entière était suspendue, les rois pouvant, par-dessous, faire sortir des armées sans qu'aucun habitant s'en aperçût. Ce qui augmente cette merveille, c'est que le fleuve traverse la ville par le milieu. Mais s'il en eût été ainsi Homère sans aucun doute en aurait parlé, lui qui a célébré les cent portes de Thèbes.

XXI. Un monument de la ma nificence grecque I et digne d'une véritable admiration, c'est le temple de Diane à phèse, élevé en deux cent vingt ans par toute l'Asie. On l'assit sur un sol marécageux, pour le mettre à l'abri des tremblements de terre et des crevasses qu'ils produisent. D'un autre côté, pour que les fondements d'une masse aussi considérable ne posassent pas sur un terrain glissant et peu solide, on établit d'abord un lit de charbon broyé et de la laine par-dessus. Le temple entier a quatre cent vingt-cinq pieds de long et deux cent vingt de large , cent vingt-sept colonnes faites par autant de rois, hautes de soixante pieds. De ces colonnes, trente-six sont sculptées ; une l'a été par Scopas. L'architecte qui présida à l'ouvrage fut Chersiphron. Le crand prodige 3 dans cette entreprise, c'est d'avoir élevé si haut les architraves ; il en vint à bout avec des sacs pleins de sable, qu'il dressa en un plan incliné dépassant le sommet des colonnes ; puis il vida peu à peu les sacs inférieurs, et les architraves vinrent insensiblement s'asseoir en leur place. La plus grande difficulté fut au frontispice même, qu'il plaçait au-dessus de la porte d'entrée. C'était une masse énorme ; elle ne se posa pas d'aplomb ; l'artiste, désespéré, songeait à se donner la mort : on dit que, tourmenté par ces pensées et fatigué, il aperçut pendant la nuit, en songe, la déesse pour laquelle se faisait le temple, et qui l'exhorta à vivre, lui annonçant qu'elle avait arrangé la pierre.

En effet, le lendemain la promesse se trouva accomplie, et la pierre semblait s'être mise d'aplomb par son propre poids. Les autres ornements du temple rempliraient par leurs descriptions plusieurs livres ; mais ils n'ont rien dc commun avec l'histoire de la nature.

XXII. (XV.) Il subsiste aujourd'hui même Cyzique un temple en pierres polies, dans lequel l'artiste a mis sous tous Ies joints du fil d'or, se proposant de consacrer à l’intérieur un Jupiter d'ivoire, couronné par un Apollon de marbre. Et, en effet, les joints brillent 1 par ces très-minces filets ; et l'or, quoique ainsi dissimulé, donne un léger reflet qui, outre le mérite de l'artiste, rehausse les figures, et se fait sentir dans le prix de l'ouvrage.

XXIII. Dans la même ville est une pierre dite fugitive. Les Argonautes, qui s'en servaient en guise d'ancre, .l'y ont laissée. Cette pierre, qui s'est souvent enfuie du Prytanée (ainsi se nomme le lieu où elle est) a été finalement scellée avec du plomb. Dans cette Nille encore, auprès de la porte nommée Trachia, sont sept tours qui répètent un grand nombre de fois la voix qui les frappe. Ce phénomène, que les Grecs ont nommé écho, tient à la configuration des lieux, et se produit particulièrement dans les vallons. L'écho à Cyzique est l'effet d'un hasard ; mais à Olympie il y a un écho artificiel et merveilleux dans un portique qu'on nomme Heptaphonon, parce qu'il répète sept fois la voix. A Cyzique aussi est le Buleutérion (sénat), vaste édifice sans une seule cheville de fer, la charpente étant tellement disposée, que, sans étais, on ôte et replace les poutres. Cette même disposition existe à Rome dans le pont Sublicius ; et on en a fait un point de religion, depuis qu'on eut tant de peine à le rompre pendant qu'Horatius Coclès en défendait l'abord.

XXIV. Mais il convient enfin de passer aux merveilles de notre ville, d'examiner ce qu'ont produit les forces et la docilité de huit cents ans , et de montrer que là encore l'univers est vaincu. Autant pour ainsi dire de victoires pour Rome, on le verra, que de merveilles citées ; mais si l'on en considère la totalité, si on en fait pour ainsi dire un bloc, il semblera 3, à l'aspect de cette grandeur se dressant, qu'on parle d'un autre monde tout entier réuni en un seul lieu.

Si le vaste cirque construit par le dictateur César, large d'un stade (180 mètres), 2 long de trois, occupant avec les constructions adjacentes quatre jugères (un hectare), et pouvant recevoir deux cent soixante mille spectateurs assis, mérite d'être mis au nombre des grands monuments, ne mettrons-nous pas au nombre des monuments magnifiques la basilique de Paulus avec ses admirables colonnes phrygiennes, le forum du dieu Auguste ct le temple de la Paix de l'empereur Vespasien Auguste, les plus beaux ouvrages que jamais l'univers ait vus, ainsi que le toit du Diribitorium I (lieu où l'on payait les soldats), construit par Agrippa, sans oublier qu'auparavant l'architecte Valérius d'Ostie avait couvert Rome le théâtre aux jeux de Libon ?

Nous admirons les pyramides des rois, et le terrain seulement pour la construction 3 du Forum a été acheté par le dictateur César 100 millions de sesterces (21 millions de fr.). Que si la dépense touche des esprits captivés par l'avarice, P. Clodius, qui fut tué par Milon, habitait une maison qui lui avait coûté 14,800,000 sesterces (3, 148,000 fr.) ; ce qui certes ne m'étonne pas moins que les folies des rois. Quant à Milon lui-même, il avait pour 70 millions de sesterces (14, 700,000 fr.) de dettes ; et cela me paraît à compter parmi les extravagances de l'esprit humain. Mais alors les vieillards admiraient l'immensité de la terrasse [de Tarquin le Superbe], les fondations exorbitantes du Capitole, et les égouts, de tous les ouvrages le plus grand, puisque des montagnes furent percées, que, à l'instar de cette Thèbes dont nous venons de parler (XXXVI, 20), Rome se trouva suspendue, et qu'on navigua par-dessous. M. Agrippa étant édile, en sortant du consulat, y fit affluer par des conduits sept 4 rivières. Ces rivières, lancées comme des torrents impétueux, forcées d'enlever et d'entraîner toutes les immondices, gonflées en outre par la masse des eaux pluviales, battent le fond et les flancs des canaux ; parfois même le Tibre débordé y entre en remontant 2, et, dans l'intérieur, les deux courants se livrent un combat : néanmoins la solidité de la construction résiste. Des poids énormes sont traînés par-dessus, et les 5 voûtes ne fléchissent pas. Des maisons qui s'écroulent spontanément ou que les incendies font tomber, viennent les frapper ; le sol est ébranlé par les tremblements de terre ; et cependant ces égouts construits par Tarquin l'Ancien durent depuis sept cents ans sans avoir pour ainsi dire souffert. N'omettons pas une particularité mémorable, quand ce ne serait que parce que les plus célèbres historiens l'ont omise : Tarquin l'Ancien construisait cet ouvrage par les mains de la plèbe ; et comme on redoutait également la longueur et le danger de ces travaux, le suicide était devenu fréquent. Les Romains échappant ainsi à ces corvées, le roi imagina un remède singulier, et dont on ne trouve d'exemple ni avant ni après il fit mettre en croix le corps de tous ceux qui s'étaient donné la mort, et les livra en spectacle aux citoyens, en proie aux bêtes et aux oiseaux.

L'honneur, propre à la nation romaine, et qui plus d'une fois a rétabli des batailles 6 désespérées, vint ici encore au secours ; mais à cette époque les hommes en furent la dupe : vivants ils eurent honte d'une telle ignominie, comme si morts ils l'eussent dû ressentir. On dit que Tarquin fit l'égout assez spacieux pour qu'une voiture amplement chargée de foin pût y passer.

Tout ce que nous venons de rapporter est peu de chose, et avant d'aller plus loin il 7 faut mettre en regard une seule merveille. Sous le consulat (an de Rome 676) de M. Lépidus et de Q. Catulus il n'y avait pas à Rome, au dire des auteurs les plus exacts, de maison plus belle que celle de Lépidus lui-même ; après moins de trente-cinq ans cette même maison n'était pas au centième rang. Si l'on veut en faire l'estimation, que l'on calcule les masses de marbre, les travaux des peintres, les dépenses royales, et cent maisons, toutes le disputant à la plus belle et à la plus renommée, toutes vaincues 2 dans la suite jusqu'à nos jours par mille et mille autres maisons. Sans doute les incendies punissent le luxe ; mais, malgré ces destructions, rien ne peut faire comprendre dans les mœurs actuelles qu'il y a quelque chose de plus périssable que l'homme lui-même.

Au reste, tous ces édifices ont été vaincus par deux maisons. Deux fois nous avons 8 vu la ville entière envahie par les palais des princes Caligula et Néron : encore ce dernier, pour que rien ne manquât, fit-il dorer la sienne. Etaient-ce donc là les demeures de ceux qui ont fait si grand empire , qui laissaient la charrue et pour subjuguer nations, pour remporter les triomphes, et dont les paient moins dc terrain que les boudoirs dc ces princes ? On sc met à songer quelle portion de ccs palais impériaux étaient les emplacements que la république accordait ses généraux invincibles pour la construction de leurs maisons. IR suprême honneur de ces concessions, ce fut, comme nous le voyons, après tant de services pour L. 2 Valerius Publicola, qui fut le premier consul avec L, comme nous Ic voyons aussi pour son frère, qui, étant pareillement consul, avait vaincu deux fois Ics Sabins ; ce fut, dis-je, que le décret contînt en sus le droit qui leur était accordé d'avoir leur porte ouvrant en dehors, et battant sur le terrain public.

Tel était le privilège le plus insigne, même pour les maisons triomphales. Nous ne souffrirons pas que ces deux Nérons jouissent même de ce genre de gloire, 10 et nous montrerons que leurs extravagances ont été surpassées par les constructions d'un simple citoyen, de M. Scaurus. Je ne sais si son édilité ne fut pas le plus grand fléau des mœurs , et si ce n'est pas un plus grand crime à Sylla d'avoir donné tant de puissance son beau-fils, que d'avoir proscrit tant de citoyens. Il fit dans son édilité, et seulement pour durer quelques jours, le plus grand ouvrage qui ait jamais été fait de main d'homme, même pour une destination perpétuelle. C'était un théâtre à trois Il étages, ayant trois cent soixante colonnes, et cela dans une ville où six colonnes de marbre d'Hymette, chez un citoyen très-considérable (XVII, 1, 4 ; XXXVI, 3), avaient excité des murmures. Le premier étage était en marbre ; le second en verre, genre de luxe dont il n'y a plus eu d'exemple ; le troisième, en bois doré. Les colonnes du premier étage avaient, comme nous l'avons dit (XXXVI, 2), trente-huit pieds. Des statues d'airain au nombre de trois mille étaient, ainsi que nous l'avons indiqué (XXXIV, 17), placées entre les colonnes. L'enceinte contenait quatre-vingt mille spectateurs ; et cependant 12 le théâtre de Pompée, bien que la ville se soit beaucoup agrandie et que la population ait beaucoup augmenté, suffit grandement avec ses quarante mille places. Le reste de l'appareil, en étoffes attaliques, en tableaux ct autres ornements de la scène, était si considérable, que, Scaurus ayant fait porter dans sa maison de Tusculum ce que ne réclamait pas son luxe de chaque jour, et ses esclaves ayant brûlé la maison par vengeance, la perte fut de 100 millions de sesterces (21 millions de fr.). La considération de telles prodigalités m'entraîne, et me force à sortir de mon sujet, 13 et à y joindre une autre extravagance, encore plus grande, touchant le bois. C. Curion, qui mourut pendant la guerre civile dans le parti de César, donnait des jeux funèbres en l'honneur de son père. Il ne pouvait surpasser Scaurus en richesses et en magnificence : en effet, il n'avait pas Sylla pour beau-père et pour mère Métella, adjudicataire des biens des proscrits ; il n'avait pas pour père M. Scaurus, tant de fois prince de la cité, et gouffre qui avait englouti les dépouilles des provinces dans les coalitions avec Marius. Déjà Scaurus le fils ne pouvait plus rivaliser avec lui-même ; et de cet incendie de tant d'objets apportés de toutes les parties de l'univers il avait du moins tiré l'avantage que personne à l'avenir ne lutterait de folie avec lui. Force fut à Curion de devenir 14 ingénieux, et d'imaginer quelque chose l. Voyons donc ce qu'il inventa ; apprenons à nous applaudir de nos moeurs, et, retournant l'expression , disons-nous des hommes de l'ancien temps. Il fit construire deux théâtres en bois, très-spacieux et juxtaposés, chacun en équilibre et tournant sur un pivot : avant midi, pour le spectacle des jeux, ils étaient adossés, afin que le bruit d'une des deux scènes ne gênât pas l'autre ; l'après-midi, tournant tout à coup, ils se trouvaient face à face, les fonds se séparaient, les angles se réunissaient, et il se formait un amphithéâtre pour des gladiateurs moins compromis que le peuple romain ainsi promené. Car ici que faut-il admirer de préférence, l'inventeur ou l'invention, l'exécuteur ou l'auteur du projet, celui qui osa imaginer une telle entreprise ou celui qui osa s'en charger, celui qui obéit ou celui qui commanda ? Mais ce qui est par-dessus tout, c'est la frénésie du peuple, osant s'asseoir sur un siège aussi peu solide et aussi dangereux. Le voilà, ce peuple vainqueur de la terre, conquérant de l'univers entier, qui régit les nations et les royaumes, qui envoie es lois aux contrées étrangères, et qui fait pour ainsi dire partie des dieux immortels à l'égard du genre humain, le voilà suspendu dans une machine, et applaudissant au péril même qu'il court ! Quel mépris est-ce là pour la vie des hommes ! Pourquoi se plaindre de la journée de Cannes ? Quelle catastrophe pouvait arriver ! Que des villes soient englouties par la terre s'entr'ouvrant, c'est une calamité douloureuse pour l'humanité et voici que tout le peuple romain, embarqué pour ainsi dire sur deux navires, est porté sur deux pivots ! il assiste au spectacle de son propre danger, près de périr en un moment, si le mécanisme sc dérange ! C'est donc pour avoir le droit de secouer les tribus suspendues, que le tribun cherche dans ses discours I la faveur populaire ? Aux Rostres, que n'osera-t-il pas auprès de ceux à qui il a pu persuader de venir à son théâtre ? A vrai dire, dans les jeux funèbres donnés sur le tombeau de son père, c'est le peuple romain tout entier qu'il a fait combattre. Les pivots s'étant fatigués et dérangés, il varia sa munificence. Le dernier jour, gardant la forme d'amphithéâtre, et coupant l'espace en deux scènes par le milieu, il fit paraître des athlètes ; puis, la séparation ayant été enlevée tout coup de chaque côté, il fit combattre ceux de ses gladiateurs qui avaient été victorieux. Et pourtant Curion n'était ni roi, ni chef de nation, ni même remarquable pour son opulence, lui qui n'eut d'autre fortune que la discorde des grands.  

Mais venons à des merveilles que rien ne surpasse aux yeux d'un juste appréciateur Q. Martius Rex, chargé par le sénat de réparer les conduits des eaux Appia, Anio et Tépula, ajouta, durant sa préture même, une nouvelle eau qui porte son nom (XXXI, 24), et pour laquelle il fit percer des montagnes. Agrippa, dans son édilité 3 (XXXI, 24), y joignit l'eau Vierge, réunit et restaura les anciens canaux, fit sept cents abreuvoirs, cent cinq fontaines jaillissantes, cent trente réservoirs, la plupart magnifiquement ornés. Sur toutes ces constructions il plaça trois cents statues d'airain ou de marbre, quatre cents colonnes de marbre, et tout cela en un an. Il ajoute lui-même, dans la commémoration de son édilité, que des jeux de cinquante-neuf jours furent célébrés, et que cent soixante-dix bains gratuits furent ouverts. Depuis, le nombre à Rome s'en est augmenté à l'infini.

Les aqueducs précédents ont été surpassés par le dernier travail que commença Caligula et que Claude acheva. En effet, les sources Curtia, Cœrulea et Nouvel-Anio amcnées d'une distance de quarante milles à une telle hauteur, qu'elles fournissent de l'eau à toutes Ies collines de la ville. Ces constructions ont coûté 55,500,000 sesterces. Si l'on fait attention la quantité d'eau livrée au public pour les bains, pour Ies piscines, pour les maisons, pour Ies euripes, pour les jardins, les faubourgs, les maisons de campagne ; si l'on calcule Ie trajet parcouru , les arcades construites, les montagnes pcrcécs, Ics vallées comblées, on avouera que rien n'est plus admirable dans l'univers entier.

Au nombre des travaux les plus mémorables, je rangerai une autre entreprise du 19 même Claude, bien qu'elle ait été abandonnée à cause de la haine que lui portait son. Je veux parler du percement de la montagne pour vider le lac Fucin. Les successeur , dépenses furent immenses, ct les bras employés pendant tant d'années, innombrables. Là où la montagne était terreuse, on rencontrait de l'eau qu'il fallait épuiser par le haut l'aide de machines ; ailleurs, c'était la roche vive qu'il fallait trancher : et tout cela se faisait à l'intérieur, dans les ténèbres, opérations que ceux-là seuls qui les ont vues peuvent se figurer, et que la parole humaine ne suffirait pas à exposer. Je passe sous silence le port d'Ostie, les routes pratiquées à travers les montagnes, 20 la mer Tyrrhénienne séparée du lac Lucrin (III, 9,9) par un môle, et tant de ponts construits à si grands frais. Parmi beaucoup d'autres merveilles de l'Italie, en voici une qui a pour garant Papirius Fabianus, très-savant dans les choses de la nature : c'est que le marbre croît dans les carrières. Ceux qui les exploitent affirment aussi que ces plaies des montagnes se comblent spontanément. S'il en est ainsi, on peut compter que les marbres ne manqueront jamais au luxe .


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