Chroniques anachroniques - Body Guard

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

La récente affaire Navalny dans la liste des sombres affaires d’état (le Watergate en 1974, le Rainbow Warrior en 1985, sans oublier Mata-Hari, Joséphine Baker et James Bond) cultive le fantasme de l’espionnage, qu’il soit civil, économique, technologique, politique ou militaire. Qu’en était-il à Rome des « espions », « guetteurs », « explorateurs », « éclaireurs », qui paraissent avoir été interchangeables. À ce titre, les exploratores recevaient des objectifs spécifiques, qui allaient du renseignement à des missions clandestines. Dans ce passage, les agents secrets de l’Antiquité dévolus au service de l’empereur Claude ressemblent au service d’ordre et à la garde rapprochée des grands de ce monde.

 

Sed nihil aeque quam timidus ac diffidens fuit. Primis imperii diebus quanquam, ut diximus, iactator ciuilitatis, neque conuiuia inire ausus est nisi ut speculatores cum lanceis circumstarent militesque uice ministrorum fungerentur, neque aegrum quemquam uisitauit nisi explorato prius cubiculo culcitisque et stragulis praetemptatis et excussis. Reliquo autem tempore salutatoribus scrutatores semper apposuit, et quidem omnibus et acerbissimos. Sero enim ac uix remisit, ne feminae praetextatique et puellae contrectarentur et ne cuius comiti aut librario calamariae et graphiariae thecae adimerentur. Motu ciuili cum eum Camillus, non dubitans etiam citra bellum posse terreri, contumeliosa et minaci et contumaci epistula cedere imperio iuberet uitamque otiosam in priuata re agere, dubitauit adhibitis principibus uiris an optemperaret.

Mais il était avant tout peureux et méfiant. Les premiers jours de son principat, quoiqu’il affectât, comme nous l’avons dit, une simplicité de citoyen, il n’osa point assister à des festins sans être entouré de gardes portant des lances, et servi par des soldats, et ne rendit jamais visite à un malade qu’après avoir fait inspecter sa chambre, sonder les coussins et secouer les couvertures. Pendant le reste de son principat, il fit toujours fouiller les gens qui venaient le saluer, et même de très près, sans excepter personne. Ce fut à grand-peine et sur le tard qu’il en exempta les femmes, les enfants revêtus de la prétexte et les jeunes filles, et qu’il cessa de faire enlever aux esclaves ou scribes accompagnant ses visiteurs leurs boîtes de plumes et de poinçons. Comme Camille, fomentant des troubles civils et persuadé qu’on pouvait le terrifier sans même recourir à la guerre, le sommait par une lettre injurieuse, pleine d’insolentes menaces, de quitter l’empire et de se consacrer aux loisirs de la vie privée, il réunit les principaux personnages de l’État pour savoir s’il ne devait point lui obéir.

Suétone, Claude, XXXV, Texte établi et traduit par H. Ailloud, Paris, Les Belles Lettres, 1967

 

Bien que des messagers espions existassent depuis des temps très anciens (pour ne pas parler des transfuges), ce n’est pas un hasard si les speculatores prirent leur importance au moment des guerres civiles, période tourmentée de l’histoire romaine, opposant César et Pompée puis Marc-Antoine et Octave, vu le climat de haute suspicion et de méfiance ambiant. C’est Marc-Antoine qui regroupa ces speculatores en une cohorte spéciale qu’Auguste a institutionnalisée en branche, si utile, de l’armée. Chaque légion avait sa propre unité de speculatores, qui cumulait les fonctions d’éclaireurs, de messagers et de renseignement. C’est sous l’Empire que les speculatores se virent confier diverses activités semi-clandestines ou secrètes, requérant une grande loyauté. Autant que l’empereur, les gouverneurs provinciaux s’en remettaient à leurs bons services pour des missions spécifiques. Un corps spécial émergea ainsi des trois cohortes prétoriennes de l’empereur pour en assurer la garde rapprochée. Comme leurs homologues légionnaires, ils ont dû mener des activités clandestines d’espionnage, d’arrestation, d’emprisonnement et de liquidation. Ils connurent une activité permanente tout au long de l’empire, notamment en cette année chaotique de 69, année des quatre empereurs, où ils furent fort sollicités. Ils auraient bénéficié de réseaux de communication indépendants pour recueillir et transmettre des renseignements dans tout l’empire. Ils étaient une des chevilles ouvrières du très puissant préfet du prétoire, qui assurait la sécurité personnelle de l’empereur : au risque de les dévoyer à son propre service, pour l’instruire des confidences les plus intimes des cercles du pouvoir. Ils avaient en effet la possibilité de surveiller la correspondance de l’empereur avec les gouverneurs de provinces, sans parler de leurs opérations clandestines. Réformant sa sécurité personnelle, Trajan, méfiant à son tour de ces hommes infiltrés, créa, à leur place, une nouvelle garde, les equites singulares. Néanmoins, les speculatores légionnaires ne perdirent jamais leur fonction originelle de renseignement sous le bas-empire, en transmettant des informations vitales depuis les frontières. C’est ainsi qu’ils furent les yeux et les oreilles discrètes de Rome pour sa sécurité intérieure et extérieure. Comme de juste, leurs noms sont hors micro et leurs missions exactes passent encore sous nos radars.

 

Christelle Laizé et Philippe Gratias


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